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5. LA VIE PHILOSOPHIQUE A ANNISA

Chapitres

1. La vie de Macrine
1.1 Naissance, enfance, adolescence
1.2 Le travail de Macrine dans la maison familiale
1.3 Le caractère de Macrine
1.4 La vie monastique à Annisa
1.5 L'attitude de Macrine pendant sa maladie
1.6 La mort de Macrine
1.7 Ce que représentait Macrine pour les moniales
1.8 Les miracles accomplis par Macrine

2. La mère de Macrine

3. Les frères de Macrine

3.1 Basile
3.2 Naucratios
3.3 Pierre de Sébaste
3.4 Grégoire de Nysse

4. Deux moniales d'Anissa
4.1 Vetiana
4.2 Lampadion

5. La vie philosophique à Anissa

Sommaire histoire du monachisme

Grégoire écrit que l’élévation de leur vie philosophique est telle qu’elle dépasse toute description (11). C’est une vie “immatérielle”, dépouillée (5), une vie quasi angélique parce qu’elle consiste, à Annisa au moins, à vivre comme des âmes délivrées de leur corps par la mort, loin de toute préoccupation de cette vie, de toute vanité mondaine. Très concrètement cette vie se traduit ainsi :
- ni colère, ni envie, ni haine, ni arrogance, aucun désir de vanité; que ce soit honneur, gloire, ambition, orgueil.. tout cela est banni du monastère.
- par contre :

leur plaisir est la continence, leur gloire : n’être connu de personne, leur fortune : ne rien posséder, leur travail : la méditation des réalités divines, la prière incessante, le chant ininterrompu des hymnes, répartis jour et nuit, et, accessoirement, les  tâches indispensables dont on se préoccupe en cette vie (VSM 11).

Autrement dit, on vit au monastère dans la virginité, la solitude intérieure, la pauvreté, le travail et l’action de grâce.  On trouve des listes de vertus et de modes de vie parfois différentes ou complémentaires dans d’autres écrits de Grégoire (cf. le De Instituto christiano par exemple).

Finalement, écrit Grégoire :

elles ont libéré leur nature des passions humaines et se trouvent au-dessus de l’humain; mais elles demeurent inférieures aux anges car elles apparaissent dans un corps, sont délimitées par une forme et vivent avec des organes sensoriels (VSM 11).

Sous-jacente à ce texte, vous aurez reconnu  l’anthropologie néo-platonicienne certes. Je vais revenir dans un instant sur la vie monastique comme vie angélique (il y a eu en effet, beaucoup de méprises sur ce point).

Cette vie philosophique n’est autre, dans sa radicalité et sa pureté, que la vie évangélique vécue dans son absolu; en effet, d’une part elle rejoint les appels de Paul dans sa lettre aux Colossiens : Rejetez tout cela : colère, emportement, méchanceté, injures, honteux propos, de votre bouche. (Col. 3,8), ou saint Pierre à ses chrétiens :  Sanglez-vous tous d’humilité les uns envers les autres parce que Dieu s’oppose aux orgueilleux, mais aux humbles il donne sa grâce.(1P. 5,5). On trouve ailleurs de nombreux autres passages néo-testamentaires semblables. Quant à la description que fait Grégoire, n’est-elle pas, dans son style propre et caractéristique de cette époque, le signe du passage du vieil homme à l’homme nouveau? (cf. Col. 3,9-10 et //).
                   Il nous semble vraiment pouvoir affirmer que la vie monastique vécue à Annisa et appelée vie philosophique est la vie chrétienne dans toute sa pureté et n’a rien à voir avec les philosophies qui existaient à cette époque et même encore aujourd’hui, tels les abus de la philosophie dont parle Paul en Col. 2,8 : Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie au moyen de la philosophie et d’une duperie creuse selon la tradition des hommes, selon les éléments du monde et non du Christ.

Quelques épisodes de la vie à Annisa nous sont présentés par Grégoire comme vraiment évangéliques, probablement pour bien établir le lien entre la vie monastique et la suite du Christ, l’imitation du Christ; tel par exemple ce fait où, un jour de famine, Pierre procure tant de provisions que la foule des visiteurs - attirée par la réputation de bienfaisance du monastère - fit ressembler le désert à une ville;  ceci n’est pas sans évoquer la foule qui accourait auprès de Jésus, par exemple en Marc 1,45, mais aussi lors de la multiplication des pains (Marc 6,31-44) et également lors des guérisons. Grégoire veut montrer que l’idéal de la philosophie, c’est la perfection de la vie chrétienne et que la poursuite de cet idéal est la poursuite non d’une abstraction, mais d’une personne : le Christ.

Lors de la visite de Grégoire à Annisa, on peut voir aussi, prise sur le vif, la philosophie vécue par Macrine. En effet, le frère et la sœur évoquent la mort du Grand Basile. Grégoire se laisse aller à des larmes, tandis que Macrine, elle, fait mention de saint Basile pour inviter à une attitude spirituelle, à “prendre de l’altitude”, ce qui aura pour effet de dégager l’âme de Grégoire de la nature humaine et de le consoler... Que lui dit Macrine? Elle disserte sur la nature humaine et lui découvre la divine providence cachée dans les épreuves; puis elle expose ce qui a trait à la vie future. Grégoire nous dit qu’elle parlait alors comme si elle était inspirée par l’Esprit Saint (VSM 17) - et c’est pourquoi elle mène à Dieu ceux qui l’approchent. Le De Anima et resurrectione nous rapporte cet entretien. Dans cet ouvrage, Grégoire explique qu’après l’avoir laissé pleurer un moment la mort de Basile, Macrine s’efforce de discipliner sa douleur par les discours qu’elle lui tient (cf. P.G. 46,12A).

De même lorsqu’elle est bien malade et brûlante de fièvre, elle rafraîchit son corps en gardant son esprit libre dans la contemplation des réalités d’en-haut. Elle ne se laisse pas atteindre par la maladie et ses conséquences;  pour cela, elle philosophe sur l’âme et sur le sens de la vie, expliquant comment la libération de la mort nous fait passer à la vie nouvelle. En effet, Macrine, par la vie philosophique, désire que l’on vive la vie nouvelle, et on peut constater avec bonheur que les descriptions de la vie à Annisa ne sont rien d’autre que les descriptions faites par saint Paul de la vie nouvelle.

Enfin, dans les paragraphes 37-38 de la Vie de Macrine, nous voyons que la vie  philosophique est comparée à un banquet. Les visiteurs sont invités à prendre part à la table philosophique. Il est intéressant de remarquer que cette image du banquet qui comble l’âme (38) et qui vient de Platon est ici comparable au festin eschatologique.

La vie de sainte Macrine est un progrès constant. La poursuite de l’idéal philosophique est une ascension mystique : en effet, se libérer des passions, c’est-à-dire les maîtriser, c’est être crucifié avec le Christ, clouer sa chair par la crainte du Christ; c’est purifier son âme afin qu’elle soit trouvée sans tache devant Dieu (24) et accueillie par lui. Les valeurs mises en évidence par la vie philosophique sont aussi : la virginité, la pauvreté (la pauvreté est la nourrice de la philosophie, écrira Basile, Lettre IV PG32, 236G), pauvreté qui est renonciation à une carrière, aux habitudes de luxe et volonté délibérée d’égalité avec les pauvres, d’où le sens profond du travail; toutes ces valeurs n’étant pas une fin en soi, le but, c’est le CHRIST. Aussi s’achemine-t-on vers lui dans la vie “immatérielle” que l’on va appeler aussi vie angélique. Qu’est-ce à dire? C’est un langage de saveur platonicienne! Les anges sont ceux qui voient sans cesse la face de Dieu ; par la contemplation Macrine vit dans la société des anges, cheminant dans les hauteurs avec les puissances célestes (VSM 11).

Depuis que le Christ s’est assis à la droite du Père, dans son humanité ressuscitée, les hommes sont devenus citoyens des cieux : nous sommes montés au ciel avec le Christ, nous sommes nés à la vie nouvelle. Ceci est une vérité ontologique et non pas morale.

Le baptême nous a faits habitants du ciel ; Dieu nous a ressuscités et nous a assis avec le Christ dans les régions super-célestes (Eph. 2,6). Nous y sommes, nous sommes concitoyens des anges, nous avons droit de cité dans le ciel. Notre appartenance à la cité céleste nous libère ontologiquement de l’emprise de la cité terrestre pour nous placer sous une autre juridiction, dans un autre corps politique. Mais,  nous sommes encore sur la terre! Oui, c’est vrai, mais nous ne sommes plus de la terre, nous sommes des étrangers sur la terre (cf. He. 11, 13). Par le sacrement, le mysterium, les réalités du ciel viennent se communiquer dans le sensible, prendre place dans le temps, grâce à quoi nous ne sommes pas transportés au ciel par extase, comme Plotin, mais ontologiquement.

Concitoyens des anges, cela veut dire affrontement au démon, l’ange tombé, l’ange dont la jalousie ne manque pas de s’exercer sur ceux qui sont devenus concitoyens des anges, ceux qui, tout en étant des hommes, en n’étant que des hommes, possèdent les droits que les démons ont perdus, eux, des anges si supérieurs à l’homme par nature. D’où la place du combat spirituel qui est une réalité devant laquelle il ne faut pas se voiler la face, même si l’on en parle peu de nos jours. Ce combat spirituel est l’antagonisme indissociable en nous entre le désir de Dieu et les déviations du péché. Ce combat est l’oeuvre même de Dieu en nous. Il s’inscrit dans toute la tradition chrétienne, et donc monastique par excellence.

Tant qu’il y aura des moines, ils lutteront contre les démons, quelle que soit la forme qu’ils puissent prendre selon les époques. Les moines ne sont pas des anges. Ils sont des hommes. Ils sont attaqués en tant que citoyens de la cité des anges.

L’ascèse nécessaire pour se libérer des tuniques de peau - autrement dit pour maîtriser les passions (qui sont neutres en soi), ainsi que la pénitence ne sont pas seulement des moyens réels concrets; elles sont un signe : signe de la liberté du moine par rapport à la vie terrestre : nous ne sommes plus tributaires des éléments du monde.

Dans le Royaume du Christ nous n’entretiendrons plus nos forces vitales par nourriture, boisson, sommeil... c’est le souffle de Dieu qui sera (et est déjà) notre vie. C’est le Christ qui est notre nourriture et notre boisson.

La pauvreté chrétienne, monastique, prend sens dans cette perspective : Adam au paradis, ne possédait pas les choses par droit naturel mais par don de Dieu. Son péché a été l’avarice : vouloir s’approprier, posséder, la science du bien et du mal, sans la recevoir de Dieu. Du coup, il a brisé le lien vivant qui le rattachait à Dieu, et il a perdu aussi, de ce fait même, son empire sur les choses qu’il ne tenait que de Dieu. Le Christ, nouvel Adam (cf. Lettre aux Romains, mais cf. surtout le Traité sur la création de l’homme) vient refaire en sens inverse le chemin accompli par Adam : il refusera de se servir pour lui-même d’une puissance qui lui est donnée par nature.

La vie monastique n’est pas simple retour au paradis, elle est entrée dans la cité des anges, dans le Royaume du Christ où tout est restauré, où l’ordre est rétabli.

Peu à peu tout notre être, comme l’être de Macrine, est déifié. Tant que nous sommes encore sur la terre, nous participons à la croix du Christ et en même temps nous exultons avec les anges. Nous vivons dans les deux mondes à la fois. La charge du monachisme dans l’Eglise est de tenir ouverte la porte de communication entre le ciel et la terre, la porte par laquelle les anges entrent et sortent, la porte par laquelle l’Eglise assiste et participe à la liturgie et à la vie de la cité céleste.

La prière finale de Macrine et le contexte liturgique de ses derniers instants explicitent très bien le sens chrétien de son itinéraire; la poursuite de l’idéal philosophique, la vie angélique, n’est rien d’autre qu’une ascension mystique vers le Christ.