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Incarnation et Rédemption

Saint Irénée

Sa vie, son œuvre
Les combats d'une vie
Les sources d'Irénée pour affirmer sa foi
La création de l'homme
La chute
La Révélation de Dieu à l'homme
Incarnation et Rédemption

Saint Irénée de Lyona) L'Incarnation

Quand Irénée parle de l'Incarnation, il ne s'agit pas uniquement de la naissance de Jésus. C'est toute la vie du Christ qui est concernée, de sa conception en la Vierge à son retour dans la gloire.

a) Pourquoi l'Incarnation ?

Nous avons déjà évoqué la volonté de Dieu de ne pas laisser sa créature aux mains de son ennemi. Cependant, cette volonté aurait pu se réaliser de multiples manières. Or, elle a pris cette forme particulière de l'Incarnation. Ce n'est pas sans raison.

Ce qui a séparé l'homme de Dieu, c'est la faute du premier homme, Adam. Cette faute, même si elle était involontaire et excusable, n'en est pas moins une désobéissance manifeste à un commandement divin. Et elle a eu de multiples conséquences.

Il était donc nécessaire de tout reprendre à la base mais en conservant cependant l'existant. En effet, si Dieu était reparti totalement à neuf, Il n'aurait pas sauvé l'homme descendant d'Adam, Il aurait façonné une nouvelle créature, laquelle n'aurait rien eu à voir avec l'homme et n'aurait donc pu contribuer à son salut.
De plus, tout homme étant pécheur, aucun ne pouvait réaliser cette reprise, ce nouveau départ. Dieu seul en était capable. C'est pourquoi le Verbe s'est fait homme .

Comme il n'était pas possible que l'homme, une fois vaincu et brisé par la désobéissance, fût modelé à nouveau et obtînt le prix de la victoire, et comme il était également impossible qu'eût part au salut cet homme ainsi tombé sous le pouvoir du péché, le Fils a opéré l'un et l'autre : tout en étant le Verbe de Dieu, il est descendu d'auprès du Père, et il s'est incarné, il est descendu jusque dans la mort, et il a ainsi consommé l'économie de notre salut. (CH III 18, 2)

En agissant ainsi, Dieu fait a combattu Satan sur le terrain même où il avait remporté la victoire au commencement, l'homme, et lui a ainsi infligé une défaite définitive.

Il a donc mélangé, comme nous l'avons déjà dit, l'homme à Dieu. Car si ce n'était pas un homme qui avait vaincu l'adversaire de l'homme, l'ennemi n'aurait pas été vaincu en toute justice. D'autre part, si ce n'était pas Dieu qui nous avait octroyé le salut, nous ne l'aurions pas reçu de façon stable. Et si l'homme n'avait pas été uni à Dieu, il n'aurait pas pu recevoir en participation l'incorruptibilité. (CH III 18, 7)

b) La naissance virginale

La naissance virginale du Christ est capitale pour Irénée. Elle est en effet un point central de sa théologie. Pour l'affirmer, il se base essentiellement sur le texte d'Isaïe (Voici que Vierge concevra … Is VII 14). Mais si ce verset prophétique permet à l'évêque de Lyon de reconnaître et son annonce et son accomplissement, il ne donne pas le sens de cet événement qu'est l'Incarnation.
Pour Irénée, le Christ est né d'une Vierge pour une raison simple : Il devait à la fois venir du Père et prendre chair dans l'humanité descendante d'Adam. Ce n'est qu'ainsi qu'Il pouvait à la fois être véritablement homme et Dieu. Ce faisant, Il devient le nouvel Adam, Celui qui permet la récapitulation de tout le créé .

C'est pourquoi il ne se fit pas autre chair modelée, mais, en naissant de celle-là qui était la descendance d'Adam, il garda la similitude de la chair modelée : car il fallait qu'Adam fût récapitulé dans le Christ afin que ce qui était mortel fût englouti par l'immortalité. (DPA 33)

c) La récapitulation

Voilà plusieurs fois que le terme de récapitulation revient. Ce mot signifie « restaurer la création en la faisant renaître à partir du commencement » (Jérôme Alexandre, Le Christ de Tertullien, p. 142). Et c'est bien ce qu'a fait le Christ qui, par sa naissance et toute sa vie, a permis que tout soit repris à la base et se trouve ainsi réorienté vers Dieu. Le projet divin trouve alors sa pleine réalisation.

d) Le Christ, nouvel Adam

Nous comprenons alors comment le Christ peut être le nouvel Adam. Irénée établit de nombreux parallèles entre Adam et Jésus. L'un et l'autre sont au commencement d'une création nouvelle, l'un et l'autre viennent de Dieu. Et là où l'un est tombé, l'autre est resté debout et a remporté la victoire.

Or, d'où provenait la substance du premier homme ? De la volonté et de la sagesse de Dieu et d'une terre vierge. C'est donc tandis qu'elle était encore vierge que Dieu prit du limon de la terre et en modela l'homme pour qu'il fût le point de départ de l'humanité. Comme c'était cet homme même qu'il récapitulait en lui, le Seigneur reçut donc une chair formée selon la même économie que celle d'Adam, en naissant d'une Vierge, par la volonté et la sagesse de Dieu, afin de montrer lui aussi une chair formée d'une manière semblable à celle d'Adam et de se faire cet homme même dont il est écrit qu'il était, à l'origine, à l'image et à la ressemblance de Dieu. (DPA 32)

e) Marie et Ève

Si le Christ est le nouvel Adam, Marie est présentée comme la nouvelle Ève. Elles aussi présentent de nombreux parallèles : vierges l'une et l'autre, elles sont chacune le point de départ de l'humanité. Mais tandis que l'une a écouté le diable, l'autre a obéi à Dieu. La première devient alors source de mort pour les hommes, la seconde, source de vie. Et Marie, de par toute son attitude ouverte à Dieu, a permis que la faute d’Ève soit comme effacée.

De la vierge Ève, la Vierge Marie devint l'avocate ; et de même que le genre humain avait été assujetti à la mort par une vierge, ainsi en fut-il libéré par une Vierge, la désobéissance d'une vierge ayant été contrebalancée par l'obéissance d'une Vierge. (CH V 19, 1)

B) La rédemption

a) Réalité de l'Incarnation

Irénée s'affronte à des hérétiques qui prétendent que le Christ ne s'est pas réellement incarné mais qu'Il s'est contenté de prendre une apparence humaine, pas la réalité de l'humanité.
Or, de la réalité de l'Incarnation dépend la réalité du salut. Les Pères exprimeront ainsi cette vérité de foi : « Ne peut être sauvé que ce qui a été assumé. » Si le Verbe fait semblant de devenir un homme, s'Il prend une chair qui n'est pas la nôtre, nous ne pouvons être sauvés puisqu'il s'agit alors de deux réalités différentes.

Si le Seigneur s'est incarné à l'aide d'une autre économie, s'il a pris chair d'une autre substance, il s'ensuit qu'il n'a pas récapitulé l'homme en lui-même : on ne peut même plus le dire chair puisque la chair, à proprement parler, c'est ce qui succède à l'ouvrage modelé aux origines au moyen du limon. [ … ] Le Verbe Sauveur s'est fait cela même qu'était l'homme perdu, effectuant ainsi par lui-même la communion avec lui-même et l'obtention du salut de l'homme. Or ce qui était perdu possédait chair et sang, car c'est en prenant du limon de la terre que Dieu avait modelé l'homme, et c'est pour cet homme-là qu'avait lieu toute l'économie de la venue du Seigneur. Il a donc eu, lui aussi, chair et sang, pour récapituler en lui non quelque autre ouvrage, mais l'ouvrage modelé par le Père à l'origine, et pour rechercher ce qui était perdu. (CH V 14, 2)

b) Réalité de la Passion

Dans l’Église, il y a eu tout un courant théologique et spirituel pour insister sur la rédemption de l'homme par la Passion du Christ. Cette pensée est juste en soi mais il y a eu des excès qui ont amené certains à ne plus concevoir la rédemption que par la croix, la souffrance, la mort du Christ.

Irénée maintient ce lien entre Passion et Rédemption. Il suffit de lire la Démonstration de la Prédication Apostolique pour s'en rendre compte : la moitié de l'ouvrage est consacré à la mise en parallèle de la Passion en ses différentes étapes et des annonces prophétiques qui la préparaient. La Croix est également très présente dans le Contre les Hérésies., mais dans une proportion moindre.

Comme l'Incarnation, la Passion du Christ est une réalité qui ne peut être niée si l'on veut maintenir la vérité du salut. De plus, le Christ ne serait qu'un imposteur s'Il n'avait réellement souffert, Lui qui a osé demandé à ses disciples de porter la croix à sa suite. Sa mort est réelle, comme l'est ensuite sa Résurrection, annonce et gage de notre propre résurrection.

Il a supporté la souffrance, lui, le Verbe de Dieu le Père devenu le Fils de l'homme. Car il a lutté et vaincu : d'une part, il était homme, combattant pour ses pères et rachetant leur désobéissance par son obéissance ; d'autre part, il a enchaîné le fort, libéré le faible et octroyé le salut à l'ouvrage par lui modelé, en détruisant le péché. (CH III 18, 6)

c) Le Christ nous sauve par toute sa vie

Si la Croix est centrale, Irénée ne réduit pas la Rédemption à ce temps de la vie du Christ. Ce n'est pas au moment de la passion seulement que le Christ est obéissant, que le Christ nous sauve, mais c'est par toute sa vie, depuis sa conception jusqu'à son retour dans la gloire. Et c'est parce qu'Il nous sauve par toute sa vie que le Christ a connu tous les âges.

C/ Le Christ médiateur

a) Vrai Dieu et vrai homme

Le Christ est à la fois homme et Dieu. Nous l'avons vu à plusieurs reprises. Pour en parler, Irénée parle de « mélange » de ses deux natures. La réflexion théologique des siècles ultérieurs et les Conciles fixeront plus tard le rapport qui existe entre les deux natures du Christ. Mais si le vocabulaire est encore imprécis, la réalité est désignée en vérité.

De même que le Seigneur était homme afin d'être éprouvé, de même il était aussi le Verbe afin d'être glorifié : d'un côté, le Verbe se tenait en repos lorsque le Seigneur était éprouvé, outragé, crucifié et mis à mort, de l'autre, l'homme était absorbé lorsque le Seigneur vainquait, supportait la souffrance, montrait sa bonté, ressuscitait et était enlevé au ciel. Ainsi donc, le Fils de Dieu, notre Seigneur, tout en étant le Verbe du Père, était aussi le Fils de l'homme. (CH III 189, 3)

b) Médiateur

Parce qu'Il est à la fois Dieu et homme, le Christ exerce une fonction de médiateur entre le Père et les hommes. C'est là le centre, la raison d'être principale de l'Incarnation. Ce faisant, Il procure à l'homme ce que celui-ci ne pouvait acquérir par lui-même : le salut devenu inaccessible à ses propres forces. Par le Christ, Dieu et l'homme peuvent à nouveau vivre en pleine communion l'un avec l'autre, la réconciliation est complète. L'homme redevient ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : le fils de Dieu.

Il fallait que le Médiateur de Dieu et des hommes, par sa parenté avec chacune des deux parties, les ramenât l'une et l'autre à l'amitié et à la concorde, en sorte que tout à la fois Dieu accueillît l'homme et que l'homme s'offrît à Dieu. Comment aurions-nous pu en effet avoir part à la filiation adoptive à l'égard de Dieu, si nous n'avions pas reçu, par le Fils, la communion avec Dieu, si son Verbe n'était pas entré en communion avec nous en se faisant chair ? C'est d'ailleurs pourquoi il est passé par tous les âges de la vie, rendant par là à tous les hommes la communion avec Dieu. (CH III 18, 7)

D) Et l'homme …

a) L'homme retrouve la vie

Grâce au Christ, l'homme a retrouvé ce qu'il avait perdu en Adam, à savoir la vie véritable. Ce qui implique la dimension spirituelle de l'homme, donc la communion avec Dieu. La victoire du Christ sur le péché arrache l'homme à la mort. Cette victoire devient alors également la nôtre.

De même que par la défaite d'un homme notre race était descendue dans la mort, de même par la victoire d'un homme nous sommes remontés vers la vie ; et de même que la mort avait triomphé de nous par un homme, de même à notre tour nous avons triomphé de la mort par un homme. (CH V 21, 1)

b) L'homme est sauvé en son intégralité

Les gnostiques, auxquels s'affronte Irénée, refusent toute valeur à la matière. Pour eux, celle-ci est mauvaise, fruit d'une déchéance non voulue par Dieu. De ce fait, elle est vouée à la destruction. De plus, à leurs yeux, les hommes sont classés de par leur constitution en trois catégories : les spirituels, sauvés quoi qu'il arrive, les psychiques parvenant à un salut partiel et les autres, destinés à l'anéantissement. Enfin, il faut bien noter que ce qui est sauvé en l'homme n'est que ce qui n'est pas matière : seul le spirituel peut être mis en présence de la divinité. Le reste n'a aucune valeur et doit donc être détruit définitivement.
Face à de telles affirmations, Irénée affirme clairement que le salut offert par Dieu concerne l'homme dans son intégralité. En effet, pourquoi le Verbe se serait-Il fait chair si celle-ci ne valait rien et ne devait pas être sauvée ? Et pourquoi Dieu, dès l'Ancien Testament, rend-Il le sang de l'homme pour ainsi dire sacré et intouchable si ce n'est parce que celui-ci est précieux à ses yeux ? En quelques lignes, l'évêque de Lyon résume sa position :

Il ne serait pas demandé compte de ce sang, si celui-ci ne devait être sauvé ; et le Seigneur n'aurait pas non plus récapitulé ces choses en lui-même, s'il ne s'était lui aussi fait chair et sang conformément à l'ouvrage modelé aux origines, sauvant ainsi en lui-même à la fin ce qui avait péri au commencement en Adam (CH V 14, 1)

Car le Christ promet de donner la vie aux hommes, à tous les hommes et à tout l'homme. Or, on ne peut appeler homme une partie seulement de celui-ci. Par conséquent, c'est l'ensemble qui est sauvé

L'âme et l'Esprit peuvent être une partie de l'homme, mais nullement l'homme : l'homme parfait, c'est le mélange et l'union de l'âme qui a reçu de l'Esprit du Père et qui a été mélangée à la chair modelée selon l'image de Dieu. (V 6, 1)

Irénée insiste en rappelant à plusieurs reprises ce qui deviendra ultérieurement un article de foi du Credo, à savoir que Dieu, justement parce qu'Il est Dieu et donc Créateur de tout ce qui existe, appelle non seulement l'esprit et l'âme mais aussi la chair à la vie. Quant à l'objection qui s'appuie sur la faiblesse de la chair, elle est aisément balayée :

Que la chair soit capable de recevoir la vie, cela se prouve par cette vie même dont elle vit déjà présentement : elle vit aussi longtemps que Dieu veut qu'elle vive. Et que, d'autre part, Dieu soit capable de lui donner cette vie, c'est évident : dès lors que Dieu nous donne la vie, nous vivons. Si donc Dieu est capable de donner la vie à l'ouvrage par lui modelé et si la chair est capable de recevoir cette vie, qu'est-ce qui empêche encore la chair d'avoir par à l'incorruptibilité, qui n'est autre chose qu'une vie longue, voire sans fin, octroyée par Dieu ? (V 3, 3)

c) Tous les hommes sont sauvés

Il ne suffit pas à Irénée que tout l'homme soit sauvé. Encore faut-il que tous les hommes le soient. Ou plus exactement puissent l'être. Lhomme créé à l'image de Dieu est libre. Le salut lui est proposé. Il est de sa responsabilité de l'accepter ou de le refuser. Ce sont ses actes qui réaliseront le choix.

Ce salut offert par Dieu est proposé à tous. Y compris à cette multitude qui a précédé le Christ, à commencer par Adam lui-même.

Il fallait qu'Adam fût récapitulé dans le Christ afin que ce qui était mortel fût englouti par l'immortalité (DPA 33)

En sa personne, le Christ se fait le centre de l'histoire. Il reprend en lui-même tout ce qui est venu avant Lui pour redonner vie à ce qui était devenu mortel par suite de la faute du premier homme

Le Seigneur, en devenant le Premier-né des morts et en recevant dans son sein ses anciens pères, les a fait renaître à la vie de Dieu, devenant lui-même le principe des vivants, parce qu'Adam est devenu le principe des morts. (CH III 2, 4)

d) La réponse libre de l'homme

Il ne s'ensuit pas que l'homme est sauvé automatiquement. Si tout le salut lui est proposé, il reste libre de l'accueillir ou de le refuser. Dieu n'impose rien. Fondamentalement, c'est dans la foi que tout doit se vivre. La responsabilité est donc désormais du côté de l'homme. Il a désormais le choix, plus même, la responsabilité de son destin : soit il se soumet dans la foi à Dieu et il est sauvé, soit il refuse et se perd. Dieu lui a tout donné. A présent, il est libre, totalement. La perfection et la plénitude, qui lui étaient encore inaccessibles à l'origine du fait de son état d'enfance, lui sont désormais offerts. Il peut les recevoir ou les refuser.

C'est là sa grandeur, c'est là sa dignité. Mais c'est là également la difficulté de sa vocation. Car libre de ses actes, il lui faut aussi apprendre à en assumer les conséquences.

Dans et par le Christ, l'homme a remporté la victoire. Chaque homme, à sa suite, peut en devenir participant. Le tout est d'avoir la foi. Et une foi vivante.

 

FIN

Si vous avez suivi cette initiation à Irénée, n'hésitez pas à nous donner vos réactions. Vous pouvez nous écrire à cette adresse : benedictines***abbaye-veniere.fr

Remplacer les trois *** par le signe @

Nous nous retrouverons en septembre avec la première lettre de saint Paul aux Corinthiens.

A bientôt !