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Quel lien peut-il y avoir entre une moniale et un poisson rouge ?

Témoignages

* Ma traversée du bonheur
* La grande farandole des hommes que je porte dans mon coeur
* Chaque jour je commence !
* Rassembler le monde entier dans la louange!
* Quel lien peut-il y avoir entre une moniale et un poisson rouge ?

En vidéos

* Enfermée?!!
* Prier la nuit
* Service fraternel
* L'obéissance
* Joie

Soeur Martine

Quel lien peut-il y avoir entre une moniale et un poisson rouge ? C'est assez étonnant… Si vous donnez votre langue au chat – attention ! pas le poisson au chat ! – je vous dirai le secret en ces quelques lignes.

Il s'agit d'une histoire authentique : dans les aquariums, certains poissons peuvent devenir noirs… Docteur Web, consulté sur Internet, explique que la couleur noire du poisson est un signe de tristesse… Pour y remédier, il faut changer l'eau, ajouter des pierres et des plantes, et introduire d'autres petits poissons rouges… Et après quelques jours, le poisson noir, entouré de ses nouveaux amis, redevient rouge ! Cela montre combien il est important de vivre avec les autres, même pour les poissons…

Mais me direz-vous, une moniale n'est pas un poisson rouge… Certes, cependant réfléchissons à cette analogie. Lorsqu'une personne décide de répondre à l'appel du Seigneur, en entrant dans un monastère, elle arrive avec tout ce qui l'a façonnée dans sa jeunesse : ses potentialités, ses diplômes, ses faiblesses , ses blessures… Elle porte parfois un lourd fardeau familial qui lui est familier et qui rend triste son univers intérieur… Elle est parfois comme un petit poisson noir et ne s'en rend pas toujours compte… Que se passe-t-il alors ? Un véritable tsunami ! Elle va faire l'apprentissage du vivre ensemble, de la vie fraternelle au sein d'une communauté de vie bénédictine. Au début, elle sera complètement désorientée de découvrir un autre univers, des bancs de poissons frétillants, nageant en silence, filant dans une même direction et l'invitant à les suivre. Et le petit poisson noir va faire confiance et se mettre lui aussi à nager joyeusement avec les autres, au milieu des queues de poisson et des tourbillons, dans les eaux claires de saint Benoît. Cette métamorphose d'un poisson rouge amène à poser la question de la vie communautaire dans un monastère.

Comment vivre cette vie quand soi-même, on se sent pauvre et faible et lorsque l'on a été blessé par la vie avant d'entrer au monastère au point de devenir comme un petit poisson noir ? On peut avoir peur devant ses propres fragilités et celles des autres, peur de vivre une vie commune avec ses différences, peur de la durée… Au début, on commence par suivre le conseil de Barsanuphe, un Père du désert : "Attache ta barque au vaisseau de tes Pères" en entrant dans la grande Tradition bénédictine et en recevant l'aide précieuse d'une sœur ancienne qui sait transmettre les valeurs de la vie monastique et apprendre comment suivre le Christ dans la vie communautaire. Car il s'agit bien essentiellement du Christ. C'est Lui qui appelle : "Ne crains pas, je suis avec toi, avance en eau profonde" et qui donne la grâce de vivre l'appel. C'est à Lui que nous faisons confiance. C'est Lui qui vient toucher ce qui est vulnérable en nous et nous guérit car on ne peut comprendre les blessures de l'autre dans la vie fraternelle que si l'on a touché ses propres blessures et la grande miséricorde de Dieu. C'est lui surtout qui nous invite à le suivre en entrant dans son mystère de Fils de Dieu et de frère des hommes. Et ce Mystère, c'est son Mystère pascal. Dans la lettre aux Hébreux, Jésus n'a pas honte de nous appeler ses frères. La vie communautaire prend sa source là : nous sommes tous frères et sœurs parce que fils et filles d'un même Père. Et si nous voulons suivre le Christ, qui lui-même s'est entouré de douze disciples, nous devons entrer dans son Mystère pascal pour vivre notre vie communautaire : une vie de disciple filiale et fraternelle. C'est parce que l'amour du Christ nous presse que la vie communautaire est importante pour nous. A sa mort, Jésus est devenu parfaitement homme et parfaitement Fils, et nous a montré l'exemple d'une vie donnée pour la multitude.

Mais comment entrer concrètement dans son Mystère pascal et vivre le double commandement de l'amour que le Christ nous a laissé dans son Evangile ?

Dans la vie bénédictine, nous avons le bonheur d'avoir pour fondateur saint Benoît qui a écrit une Règle pour des cénobites c'est à dire des moines, vivant ensemble dans un monastère, sous la conduite d'un Abbé, et mettant tout en commun. Cette petite Règle qui a traversé les siècles, est un trésor pour nous car elle nous donne les moyens concrets de vivre l'Evangile dans la vie communautaire et de suivre le Christ "en n'ayant rien de plus cher"que Lui, "en faisant tout par amour de Lui… et avec son aide", en le suivant comme disciple et en "partageant ses souffrances pour être avec Lui dans son Royaume". Saint Benoît nous invite à entrer "à l'école du service du Seigneur", où l'on forge des moines et des moniales qui apprennent à devenir des fils et des filles de Dieu et des frères et sœurs dans le Christ. Il nous propose un projet de Vie et de bonheur avec d'autres : "Qui veut la vie et désire voir des jours heureux ?" Dans cette école, le moine entreprend une œuvre, celle du don de sa vie, en accomplissant les petites actions quotidiennes. Saint Benoît nous donne des outils de conversion qu'il nous recommande de manier sans relâche. Il nous indique comment nous comporter vis à vis de nos sœurs dans le chapitre 72 de sa Règle qui est la clé de voûte de la vie communautaire : il emploie deux superlatifs "très ardent amour" des sœurs et "très grande patience envers les infirmités physiques et morales". Tout est dit ou presque ! Il donne encore des précisions qui sont tout un programme de vie : "se prévenir d'égards les uns les autres", "s'obéir mutuellement", "ne pas rechercher ce qui est utile à soi mais plutôt aux autres", "aimer ses frères d'un amour chaste", voilà ce qui fait qu'une vie communautaire devient vraiment fraternelle ! C'est ce que saint Benoît appelle "le bon zèle" que doivent avoir les moines et les moniales. Ce bon zèle, c'est le feu de l'amour qui nous propulse tant bien que mal hors de nos égoïsmes. Il n'est pas inné, il est à conquérir en s'y exerçant jour après jour… C'est le lieu de la conversion au travers du quotidien, un ajustement de chaque instant pour que la recherche du bien et de l'amour l'emportent sur l'intérêt personnel. Nous ne nous sommes pas choisies, c'est le Christ qui nous a rassemblées et nous avons le même but : marcher ensemble vers le Christ. "Ils se pressent par la voie étroite qui conduit à la vie" dit encore saint Benoît. La Règle nous apprend à porter les fardeaux les unes des autres et toutes sortes de pauvretés, à partager un même service, principalement celui de la prière, offerte pour l'Eglise et nos frères et sœurs en humanité. Notre vie monastique et nos relations ne se situent pas hors du monde ni à l'opposé, mais au cœur du monde. C'est une œuvre de germination lente qui demande beaucoup de patience et de persévérance.

Pour durer dans cette vie, saint Benoît nous demande d'écouter la Parole de Dieu, de la laisser descendre dans le cœur pour s'en nourrir et la mettre en pratique. S'enraciner dans la vie sacramentaire est également essentiel : recevoir l'Eucharistie et le pardon de Jésus, pour pouvoir ensuite pardonner à notre tour : "se réconcilier avant le coucher du soleil", dit saint Benoît, pour repartir à neuf le lendemain sans accumuler de rancune et de non-dits dans son cœur. Notre vie demande aussi beaucoup de silence intérieur et de solitude pour devenir des êtres de communion. Une vie communautaire fraternelle, c'est tout cela, c'est aussi goûter les fruits de l'Esprit qui sont l'amour, la paix, la joie car il n'y a pas que des choses dures et âpres dans la vie communautaire : le soutien mutuel est une de ses grandes richesses, ainsi que le sentiment d'appartenance à une famille monastique. Il y a une évolution profonde du "moi" et une unification progressive de soi car la Règle fait grandir cette vie que Dieu a mise en chacune de nous au Baptême. Nous expérimentons alors ce verset du psaume 132 : "Oui, il bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d'être unis" Beauté et instants de grâce d'une vie fraternelle dans une communauté unie par l'amour et le pardon autour du Christ, au milieu des tensions inévitables.

Au terme de ce témoignage, j'ai la tentation de brûler cet écrit, comme saint Thomas, (toutes proportions gardées !) voulait brûler sa "Somme Théologique", après l'avoir écrite, car la réalité vécue dans ma propre vie est bien pâle en comparaison de tous les désirs de vie fraternelle qui habitent mon cœur ! Il faudrait une deuxième vie ! Ami lecteur, prie pour ma conversion.

Une moniale bénédictine