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"Un homme avait deux fils ..."

La fraternité dans la Bible

Caïn et Abel
Jacob et Esaü
Léa et Rachel
Joseph et ses frères
Fraternité dans l'Ancien-Testament
Marthe et Marie
Le fils prodigue
Frères en Christ
Frères dans l'Eglise

A suivre...

Le fils prodigue Autrement dit, la parabole de Luc 15, 11-32, communément appelée " le fils prodigue. " Mais cet aspect des choses (conversion et retour du fils cadet parti au loin) nous retiendra moins que le rapport entre les deux frères.

Le cadet demande à son père " la part de fortune qui [lui] revient " : il demande son héritage comme si son père était mort. Le père accepte sans broncher, et il " leur partagea tout son bien. " La parabole est archi connue, mais il est rare qu'on remarque que le père partage sa fortune entre ses deux fils. Il ne donne pas seulement au cadet la part qu'il réclamait, mais il donne la sienne à l'aîné, peut-on comprendre. Même si celui-ci n'a pas l'air de s'en être aperçu ! Le père n'a installé entre ses deux enfants aucune raison d'être jaloux, l'aîné n'a pas été lésé. Et pourtant c'est une histoire de jalousie que Luc va nous raconter, jalousie d'un frère aîné, une fois de plus, c'est le seul exemple dans l'Evangile - même si ce n'est pas forcément le thème le plus important de cette parabole.

Nous allons passer rapidement sur les aventures du cadet « dans une région lointaine », et sur sa progressive « dégringolade », jusqu'à « garder les porcs », animal impur pour la Loi d'Israël. Finalement il « revient vers lui-même », comme si cette « région lointaine », exil loin du père, était un exil loin de soi. Dans sa réflexion, toutefois, il ne se reconnaît plus comme un « fils », mais demande à être traité « comme l'un de tes salariés », se plaçant par rapport à son père dans une relation, non de gratuité, mais de « mérite ». Ce qui ne l'empêche pas de s'adresser à ce père en l'appelant de ce nom : « Père, je ne mérite pas... » Tentative pour l'amadouer ? Confiance inébranlable malgré tout ? Incohérence candide ? Le père, lui, n'a jamais renié sa paternité. Au contraire, il guette « de loin » le retour de son fils, dans une attitude maternelle, proche de celle de l'épouse du vieux Tobie, dans le Livre de ce nom (Tobie 11,6-8), d'où aussi le verbe traduit par « ému de compassion », dont la racine est celle d' « entrailles maternelles ». Il n'attend pas que sa conversion soit pure et parfaite : il « donne » la « première robe », la robe d'apparat, signe de la filiation (cf. Joseph), « l'anneau », signe de noblesse, et il fait tuer le « veau gras ».

Dans tout cela, le frère aîné semble curieusement oublié, contrairement aux deux petites paraboles précédentes, où amis et voisines étaient « rassemblés » : lui, on ne l'attend pas pour « commencer à festoyer » - mais on « commence » seulement, il n'est pas exclu, au contraire, le père s'attend à ce qu'il les rejoigne. Quand il demande de quoi il s'agit, le serviteur lui répond platement, sur le plan d'un événement familial, sans reprendre les mots brûlants du père : « mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie. » Question de vie et de mort et non simple nouvelle familiale. L'aîné pique une grosse colère, qui le pousse à des oppositions excessives entre son frère et lui, et à refuser cette fraternité. Mais cette jalousie ne se justifie guère : pour lui aussi, le père a fait une démarche peu conforme à sa dignité de patriarche oriental : il « sortit le prier. » Quelle que soit l'interprétation historique possible, avec l'allusion au peuple fidèle de la Première Alliance, nous pouvons en rester au lien personnel avec le père (le Père), pour qui il est un « teknon », un enfant bien-aimé. Le fils se place (comme son frère) dans une position de mercenaire, de salarié, et même d'esclave (« que je te sers » : même racine qu'esclave), et non dans sa liberté de fils qui lui aurait permis de comprendre que, pour son père par rapport à lui, « tout ce qui est à moi est à toi. » Le père veut le faire entrer dans la gratuité,mais surtout dans la relation fraternelle  (« ton frère ») et donc dans la joie partagée  : « Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. » « Il fallait » : le même verbe qu'en Luc 4,43 et 19,5, par exemple, pour dire la nécessité de la mission du Fils, celle d'apporter le salut à tous les hommes.

Cette joie, cette fête sont celles du Royaume, dans lesquelles le fils aîné est invité à entrer, sans plus de mérite de sa part que son frère, par l'amour gratuit de Dieu. Notons que cette parabole ne se conclut pas, qu'elle reste ouverte sur cette proposition de fraternité, à laquelle les deux frères sont conviés.