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Joseph et ses frères

La fraternité dans la Bible

Caïn et Abel
Jacob et Esaü
Léa et Rachel
Joseph et ses frères
Fraternité dans l'Ancien-Testament
Marthe et Marie
Le fils prodigue
Frères en Christ
Frères dans l'Eglise

A suivre...

Joseph et ses frèresL'histoire de Joseph est plus connue que celle de Léa et Rachel. Les "vaches grasses et les vaches maigres" sont tombées dans le domaine public ! Mais nous ne les verrons pas : nous nous cantonnerons comme d'habitude à ce qui concerne la fraternité. Et c'est déjà énorme, et essentiel au récit.

Cette histoire de frères est une fois de plus une histoire de jalousie, mais que l'on peut considérer comme justifiée. Même si l'être humain n'est jamais forcé d'avoir de mauvais sentiments ou de mauvaises actions, reconnaissons que Jacob fait tout pour que ses dix aînés prennent en grippe leur cadet : "Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants...et il lui fit faire une tunique précieuse" Ses frères manifestent leur jalousie, "devenus incapables de lui dire une parole amicale", littéralement "une parole de paix." Nous constatons une fois de plus que, dans les rapports familiaux difficiles, c'est immédiatement la parole qui est touchée. Joseph ne semble pas s'en rendre compte, il jette même de l'huile sur le feu en racontant ses songes : les gerbes de ses frères s'inclinent vers lui, les étoiles de ses frères avec le soleil et la lune (représentant ses parents) se prosternent devant lui. Les frères interprètent immédiatement comme un désir de domination sur eux, mais ces songes, prophétiques en un sens, comme l'oracle transmis à Rebecca quand ses jumeaux se heurtaient dans son ventre, ne se réaliseront pas comme ils le craignaient.

Jacob paraît se rendre compte de cette division entre ses fils, car il envoie Joseph prendre des nouvelles (littéralement : "rapporter la paix") au sujet de ses frères, qui gardent les troupeaux, en insistant sur le "tes frères". Joseph n'est pas tout à fait un brave garçon innocent, il a "rapporté" à son père le mal qu'on disait de ses frères, et il est le chouchou fier de sa tunique. Mais il est prêt à la fraternité : "Je cherche mes frères", dit-il. Eux ne le sont pas. Nous ne pouvons entrer en détail dans tous les éléments de cette célèbre scène : le complot avant l'arrivée de Joseph pour le tuer et jeter son cadavre dans une citerne ; Ruben prenant sa défense, plus par égard pour Jacob, semble-t-il, que pour Joseph lui-même ; Joseph dépouillé de sa précieuse tunique et jeté vivant dans la citerne ; et, pire que tout si l'on peut dire, les dix frères, indifférents, voire cyniques, qui "s'assirent pour manger". C'est ensuite Juda qui veut empêcher la mise à mort de son petit frère, non par excès d'affection, mais en affirmant l'importance du lien fraternel : "ne portons pas la main sur lui, il est notre frère, de la même chair que nous..." Quoiqu'il en soit de la dureté en fait de sa proposition (vendre Joseph), une porte est ouverte vers une future reconstruction de la fraternité.

Passons sur le séjour de Joseph en Égypte, sur sa "descente" de l'esclavage à la prison, puis sa "remontée" jusqu'aux plus hautes fonctions du royaume. Les "vaches maigres" sont arrivées et Jacob envoie ses fils chercher du blé en Égypte. Nous allons nous trouver devant une série de rencontres entre Joseph et ses frères, qui ne le reconnaissent pas, et nous comprenons peu à peu que Joseph le Sage veut leur faire accomplir une conversion et un véritable chemin vers la fraternité. A la première entrevue, impromptue, il les accuse d'être des espions ; leur défense est étrange, insistant sur leurs liens familiaux, dont on voit mal en quoi ils empêcheraient d'espionner. Mais du coup, ils peuvent affirmer : "tes serviteurs sont au nombre de douze, tous frères, tous fils d'une même homme...le plus jeune est maintenant avec notre père, et il y en a un qui n'est plus.". Autrement dit, la fratrie de douze perdure dans leur cœur, même si Joseph est présenté comme disparu. Les trois jours des frères en prison sont l'occasion d'un retour sur eux-mêmes, et de laisser monter la culpabilité qu'au fond, ils ressentent depuis longtemps : "En vérité, nous expions ce que nous avons fait à notre frère..." (v.21) Sans doute est-ce une tournant : Joseph apprend que Ruben a pris sa défense et que ses frères regrettent ce qu'ils lui ont fait. Pourquoi alors ne se découvre-t-il pas à eux ? Par cruauté ? Non, mais sans doute pour ne pas les humilier par un pardon trop rapide, et aussi pour "tester" leur véritable attitude face à Benjamin. Celui-ci en effet semble avoir pris la place de Joseph dans le coeur de leur père, n'est-il pas le dernier fils de Rachel, la préférée : "Mon fils ne descendra pas avec vous : son frère est mort, et il reste seul." Seul ? Mais il en a dix autres ! Enfin, le désir de vivre et de voir vivre sa descendance est plus fort, et Jacob cède. On perçoit alors combien les frères ont changé : il n'est pas question de jalousie envers Benjamin, appelé "notre frère" ; Ruben propose la vie de ses deux fils à sa place, et surtout Juda se porte garant pour le jeune homme.

Nouveau voyage en Égypte, nouvelle entrevue avec Joseph, et nouveau "test" : celui de la coupe prétendument volée et cachée dans le sac de Benjamin. Vont-ils abandonner leur frère pour rester libres et retourner chez eux ? C'est alors le long plaidoyer de Juda, dépourvu de toute jalousie au point qu'il peut dire : "il reste le seul enfant de sa mère et notre père l'aime." Alors Joseph "craque" et se dévoile : larmes, embrassades...retrouvailles fraternelles, happy end ? Pas tout à fait, les écrivains bibliques ne travaillant pas pour Hollywood, mais peignant la réalité humaine. Les frères ont du mal à croire à la réconciliation totale ; leur culpabilité, inscrite en eux, les incite à la peur. Après la mort de Jacob, ils vont voir Joseph pour (re)demander leur pardon. Joseph alors tire la leçon de son aventure, dans une formule qui est une des clés de la Bible : "le mal que vous aviez dessein de me faire, le dessein de Dieu l'a tourné en bien..." Une vie familiale est possible, la fraternité blessée a été reconstruite, le péché n'est pas effacé, mais pardonné et reconnu, transformé par la volonté de Dieu qui voulait "sauver la vie à un peuple nombreux". Il y a dans l'histoire de Joseph une dimension messianique (l'envoyé "sacrifié" , puis sauveur de ses frères et de son peuple) qui n'échappera ni aux commentateurs rabbiniques, ni aux Pères de l'Eglise.