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Léa et Rachel

La fraternité dans la Bible

Caïn et Abel
Jacob et Esaü
Léa et Rachel
Joseph et ses frères
Fraternité dans l'Ancien-Testament
Marthe et Marie
Le fils prodigue
Frères en Christ
Frères dans l'Eglise

A suivre...

Léa et RachelDeux soeurs, pour changer. En fait, nous lisons rarement cette histoire invraisemblable, encore plus loin de nous que celle de Caïn et Abel ! Deux soeurs dont la rivalité est comme poussée à l'extrême, puisqu'elles sont les épouses du même homme, Jacob. Situation incestueuse qu'interdira le Livre des Lévites ("Tu ne prendras pas pour ton harem une femme en même temps que sa sœur..."Lv 18,18)

Il est vrai que, malgré sans doute une certaine complicité de Léa, elles n'y sont pour rien : leur père, Laban, a substitué son aînée, Léa, à la cadette, Rachel, lors de la nuit de noces. Pour leur père, ses filles semblent "interchangeables", sauf leur rang dans la fratrie, et ce sont des "objets" qu'il vend à Jacob contre 7 années du travail. Pourtant leur différence est présentée d'emblée comme évidente : "Léa avait les yeux doux" ou "ternes", selon les versions, "Rachel avait belle tournure et beau visage" ; et surtout "Jacob aimait Rachel...il aima Rachel plus que Léa" - ce qui ne l'empêcha pas d'avoir 4 fils avec elle, alors que Rachel reste stérile. Ainsi chacune va vivre un "manque". Léa exprime clairement son désir d'être aimée par Jacob : "...maintenant, mon mari m'aimera... Cette fois mon mari s'attachera à moi..." Quant à Rachel, devant ces maternités répétées, elle "devint jalouse de sa sœur", et fait un caprice : "elle dit à Jacob : Fais-moi aussi avoir des enfants, ou je meurs." En 29,31, Dieu est présenté comme celui qui a rendu Léa féconde, sorte de compensation pour le manque d'amour de Jacob. Mais il n'est pas dit explicitement qu'il rendait Rachel stérile ; c'est cependant ainsi que l'interprète Jacob : "Est-ce que je tiens la place de Dieu qui t'a refusé la maternité ?". Car la vie, toute vie vient de Dieu.

L'épisode des deux servantes, mères porteuses ( comme Hagar pour Ismaël au chap.16), révèle à quel point les deux sœurs sont en rivalité : "J'ai lutté contre ma sœur les luttes de Dieu..." dit Rachel. Question fraternité, nous sommes apparemment mal partis ! Mais soudain le récit, très rapide jusqu'à présent, et elliptique (il faut quand même neuf mois pour faire chaque enfant), s'étale, et c'est la scène essentielle. Ruben, l'aîné, a rapporté pour sa mère, Léa, des "pommes d'amour" ou "mandragores". On attribuait à cette plante des qualités aphrodisiaques et fécondantes. Alors, pour la première fois, nous entendons les deux sœurs se parler. Chacune va exprimer à l'autre sa frustration. Léa le fait franchement et sa jalousie la rend injuste envers sa sœur : "N'est-ce donc pas assez que tu m'aies pris mon mari ?" Rachel l'exprime indirectement en demandant de la mandragore. Et chacune va offrir à l'autre un peu de ce qu'elle a, Rachel une nuit avec Jacob (alors que Léa est devenue soudain "stérile", c'est-à-dire que Jacob la néglige sans doute), Léa une partie des "pommes d'amour de son fils", symbole de fécondité. Car nous jouons ici sur le symbolique, l'idée importante est que chacun accepte de partager avec l'autre, au lieu de s'enfermer dans la jalousie. On pourrait dire que la "récompense" vient vite : Léa a deux autres fils, et une fille, et surtout "Dieu se souvint de Rachel, il l'exauça et la rendit féconde". C'est la naissance de Joseph.

La fraternité, même dans cette situation-limite, a pu s'installer. Nous en avons confirmation dans le "nous" des deux sœurs, ensuite, quand Jacob leur demande leur avis sur son désir de fuir leur père : "Rachel et Léa lui répondirent "Avons-nous encore une part et un héritage dans la maison de notre père ?"

Plus que les hommes (?), ces deux femmes placées dans une situation délicate, pour le moins, ont su construire un rapport fraternel, fondée sur le don réciproque au lieu de la violence du "prendre à l'autre". Si étrangères que nous soient cette situation et cette symbolique bien loin de nos mœurs, cette construction de la fraternité peut nous donner une leçon intéressante : dire le "manque" et partager.